La maladie, angle mort du succès en affaires

Un jour, sans prévenir, la vie bascule et vous tombez dans la douleur chronique. Commence alors un marathon sans fin de spécialistes en ramancheurs, de listes d’attente en rendez-vous, d’examens ruineux en médicaments, régimes, détox et suppléments.

Les jours, les semaines, les mois passent sans apporter de soulagement significatif et durable. Vous ne comprenez pas. Comment un tour de reins peut-il durer si longtemps et sa douleur tourmenter à ce point?

Votre dos brûle, de nuit comme de jour.

Malgré les traitements, les antalgiques les plus carabinés, l’onguent à base d’eucalyptus qui sent partout dans la maison (« Quand on vient chez-vous, on dirait qu’on rentre dans un pot de Vicks! ») et tache vos vêtements, rien n’y fait. Votre vie est en train de vous filer entre les doigts.

« Quand on vient chez-vous, on dirait qu’on rentre dans un pot de Vicks! »

Non seulement la douleur ne laisse-t-elle aucun répit, la vache se répand de la tête aux pieds comme une lame de fond dont l’amplitude augmente à mesure qu’avance la journée. Sur une échelle de dix, vous êtes à huit, à quinze, à vingt, c’est sans limites. Le moindre geste déchire et parfois, terrassée, vous pleurez comme un enfant.

Le corps en alerte dans l’anticipation de la vague de douleur qui engloutira le plus petit projet, la plus modeste intention, vous restreignez tous vos mouvements. Jusqu’à ne plus bouger.

Avec le temps, peur et crispation deviennent une seconde nature et tout votre quotidien s’en trouve paralysé. Gérer votre entreprise et vos clients, conduire la voiture, voir les ami(e)s, faire les commissions, aller au cinéma, au resto… Terminés. Il vous arrive même de ne plus vous laver, sinon parce qu’il le faut bien de temps en temps ― trop douloureux. Vous allonger est votre principale occupation.

Ne pouvant plus « fonctionner », des cauchemars de noyade vous réveillent en sursaut : Maman! Anéantie, vous tombez en dépression et coulez. Socialement, psychologiquement, financièrement.

Bien qu’on ne meurt pas d’avoir mal partout tout le temps, c’est tout comme. Vous êtes morte à vous-mêmes, aux autres, à tout. À quoi bon vivre si vivre est souffrir constamment, le corps et l’esprit broyés?

Aussi bien déposer le bilan.

Janvier 2012. Je suis sorti faire des courses. À mon retour, plus personne dans l’appartement. Sur la table de cuisine, un Post-it griffonné d’une écriture inconnue : Parti à l’urgence. À côté, un masque à oxygène. Déboussolé, je téléphone au centre d’appel 911 : « Madame a été transportée aux urgences de l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont. »

7 ans se sont écoulés.

Ce qui a commencé par un tour de reins a tout balayé : entreprise, économies, placements, rêves et ambitions. En cause : la surexploitation d’actifs physiques et psychologiques inaperçue dans l’angle mort d’une entreprise florissante. À bout de souffle, le corps a fini par hurler : ça suffit!

Si la douleur est toujours là, plus de 4 000 jours après le cyclone qui a déraciné ton existence, tu es là, toi aussi. Aux idées noires a succédé une vie réinventée. Une vie sous le signe de la douleur « gérée ».

C’est une victoire, mais à l’arrière-goût amer : une « business » kapout, des clients envolés et plusieurs dizaines de milliers de dollars engloutis pour te soigner et surnager. La santé n’a pas de prix? À d’autres! 65 000 et plus, ça finit par compter.

Après toutes ces années, une question demeure.

Ton entreprise valait-elle ce coût?

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L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a reconnu la douleur chronique comme une maladie à part entière. Cette reconnaissance est déterminante. Elle valide l’expérience de millions de personnes à travers le monde. Mandaté pour « fournir des conseils et de l’information afin d’orienter les décideurs du gouvernement vers une approche améliorée en matière de prévention et de gestion de la douleur chronique », le Groupe de travail canadien sur la douleur estime qu’un Canadien sur cinq souffre de douleur chronique. (…) « En examinant l’état actuel de la situation, il est clair que de nombreux Canadiens n’ont pas accès à un ensemble de services adéquats ou appropriés de gestion de la douleur. » CQFD.

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